Aginum 2022 à Bordeaux

Près de 200 professionnels de l’action sociale et de la médiation numérique se sont réunis le 15 novembre dernier dans la halle des Douves de Bordeaux. L’objectif ? Se rencontrer, se fédérer et réfléchir ensemble aux meilleures manières d’œuvrer à l’inclusion numérique sur notre territoire. Les têtes pensantes de l’inclusion numérique ont dispensé des conférences stimulantes, et toutes les autres, qui ne pensent pas moins (!) ont animé et/ou participé à des ateliers thématiques, focalisant sur des sujets précis pour les faire avancer collégialement.

Numérique choisi, numérique subi

Delphine Jamet (adjointe au maire de Bordeaux) et Jacques-François Marchandise (rock star de la médiation numérique, mais aussi chercheur et délégué général de l’ex-Fing) discutèrent ensemble de la question d’un Internet choisi ou subi. Étonnamment, ils nous annoncent plusieurs bonnes nouvelles : J-F.M blague sur le magnifique coup de pouce qu’Elon Musk vient de donner au réseau social décentralisé Mastodon. L’élue, quant à elle, assure qu’ « on a plus besoin de se battre pour trouver des budgets consacrés à l’inclusion numérique. On a multiplié notre budget par deux en 2020 et c’est acquis jusqu’à la fin de la mandature. Les politiques ont enfin compris. » Ouf. Et de reconnaître certains torts, ce qui est assez rare en politique pour être souligné : « On a des difficultés qu’on a généré nous-mêmes à Bordeaux et sans vous, on n’y arriverait pas. Je pense au stationnement et à la carte TBM… ». Franchise et bonnes nouvelles, cet Aginum part sur de bonnes bases.

Le chercheur met en garde contre les postures fatalistes et encourage à tendre vers un numérique choisi, arguant que « les acteurs des territoires peuvent changer les choses, décider de comment dépenser l’argent public. Tout n’appartient pas qu’aux milliardaires ». La posture victimaire est aussi visée par le prospectiviste : « les usagers ne doivent plus être considérés comme des victimes mais plutôt comme des experts de leurs galères, reprenant le modèle des patients-experts. On pourrait aussi arrêter de parler des publics éloignés du numérique ? Ce sont les administrations qui sont éloignées des publics et de leurs problématiques sociales ! »

Alors que Delphine Jamet « plussoie », un consensus se dessine entre les deux interlocuteurs : nous n’avons pas besoin de plus de numérique mais d’un meilleur numérique, plus sobre, émancipateur, favorisant les choix collectifs.

C’est la sociologue Anne-Sylvie Pharabod, du laboratoire SENSE (Orange) qui prend la suite, avec une présentation historique de la médiation numérique en France. Elle distingue les médiateurs numériques des médiateurs administratifs et, après une présentation chronologique des métiers et de leurs évolutions, la chercheuse s’arrête pour observer de plus près le dispositif éphémère « Solidarité Numérique », qui s’est mis en place pendant le Covid, « dans l’urgence, en mode pompiers » image-t-elle.

Anne-Sylvie Pharabod à Aginum 2022, ©bordeauxmetropole

« On a assisté à un mélange des pratiques entre les médiateurs numériques et administratifs. On a noté que les premiers étaient plutôt bricoleurs et adaptables quand les deuxièmes sont plus dans le respect de la hiérarchie, ils fonctionnent différemment. Le métier demande à ce que l’on distingue deux types de médiations : la médiation d’urgence et la médiation d’autonomie. » La chercheuse évoquera aussi le désenchantement des « médiateurs numériques technos-enthousiastes » au tournant des années 2010 ou encore « l’anoblissement du travail de guichet ». Plusieurs pages d’Histoire et beaucoup d’observations qui peuvent se révéler difficiles à intégrer en quelques poignées de minutes.

Ateliers

L’heure des ateliers collaboratifs sonne et chacun part en quête du sien. Le programme est dense et les intervenants investis, tout comme les participants, chez qui on sent un besoin viscéral d’échanger avec leurs pairs, de poser des questions, de sortir d’une pratique parfois trop solitaire d’un métier exigeant en tout point. Quelques heures vont passer et la petite foule que nous formons se déploie de manière organique de salle en salle, crée des rencontres, des revoyures, des idées, des alliances, des projets, des envies.

Pour connaître la liste des ateliers qui ont été menés, cliquez ici

La méthode Briand

Michel Briand à Aginum 2022,©bordeauxmetropole

Gilles Massini, grand orchestrateur de l’événement, ramène tout le monde dans la grande salle pour une intervention de Michel Briand autour de la notion de coopération intitulée « De l’inclusion numérique vers une société des transitions ». Membre du CNNUM et initiateur des réseaux coopératifs de Brest, l’ancien élu brestois déclame une ode au faire ensemble, au collectif, à l’inclusion. Il souhaite que chacun apprenne l’art de la coopération. Il insiste sur l’aspect réutilisable que devraient comporter les travaux de chacun, pour que tous en profitent. Il donne les exemples de coopérations ouvertes qui remportent un succès remarquable à l’instar d’OpenStreetMap « qui est alimenté par des millions de personnes et qui contient plus d’informations aujourd’hui que la carte de l’Institut Géographique National ! »

Michel Briand raconte à cette assemblée aquitaine ce qu’ont mis en place les brestois depuis vingt ans et avouons-le, nous aurions tout intérêt à nous en inspirer. Retenons « l’appel à envie de faire » qui remplace l’appel à projets. Le premier retient tous les candidats, publie tous les projets, subventionne et soutient, tout le monde. « Vous verrez que le problème n’est pas dans l’enveloppe du budget mais dans le nombre de personnes prêtes à s’impliquer dans la démarche ». Un changement de paradigme aussi radical que tentant. Il nous apprend que l’ADEME en a pris bonne note et lance ses « Appels à communs », fondés sur le même principe. Sortons de la compétition et co-o-pé-rons, martèle-t-il avec un sourire dont il ne se départira pas. Le mot est lâché, l’idée fuse dans la salle. Si ça marche en Bretagne, alors pourquoi pas chez nous ?!

Clap de fin

La journée se clôture avec une table ronde accueillant Jean-Noël OLIVIER (Directeur Général du Numérique et des Systèmes d’Information de Bordeaux Métropole) et Jacques-François Marchandise, qu’on ne présente plus.

J-N.Olivier nous assure que Bordeaux ne fait plus la course à la smart city et se lance dans un plaidoyer anti-Waze, premier court-circuiteur de politiques publiques d’urbanisme et fossoyeur des panneaux de signalisation, qui coûtent tout de même leur comptant à la ville. « À quoi ça sert d’en faire quand plus personne ne les regarde ? Les gens sont sur Waze ! (…) D’où la question de la souveraineté des données et de la responsabilité des pouvoirs publics sur leur traitement. »

Partage des données, coopération, collectif, sobriété et humains font probablement partie des mots les plus prononcés durant cette journée d’échanges, revigorante pour tous. La régularité de ces rendez-vous essaimés un peu partout en France permet de croire à une meilleure cohésion des pratiques et espérer rendre la tâche moins ardue pour les années à venir.